patrickbruel

A propos de Fantomette

Quand j’étais petite, je me prenais pour Fantômette. J’attendais que tout le monde dorme puis je mettais un foulard sur la tête et je rodais dans la maison en silence, la tête pleine d’aventures. Aujourd’hui je suis toujours petite et je continue à me prendre pour Fantômette. Pendant que tout le monde dormait, j’ai mis un foulard sur ma tête et je suis partie vivre les aventures de ma tête au Pays où coulent le lait et le miel…

Au Pays où coulent le lait et le miel…et parfois les emmerdes

Par le 8, octobre 2012
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avantapres3

30 ans, mariée, employée, un enfant, 8 ans d’alya et la tête couverte bon gré mal gré.

Après être passée par Nétivot, Guivat Shmouel, Ein Hanatsiv et Ramat Gan, j’ai finalement échouée à Kyriat A Sharon, petite banlieue tranquille et religieuse de Netanya et je travaille à Herzelia Pituah. Et je n’arrive plus à écrire.

Pourtant D. sait que j’en ai écrit des pages et des pages de rêves, de blagues, d’inspirations, d’aspirations, de poésie, de lettres,  de chansons, d’histoires,  d’articles et même de livres !!! Mais aujourd’hui j’ai fait de ma plume mon métier, j’ai un enfant, un mari et un compte en banque qui m’empêche de dormir la nuit… sans parler de ma conscience « religieuse » toute fraîche qui tente d’équilibrer et d’adoucir tout ce que je pense, fait ou ressent, tendant à l’équilibre parfait et mesuré du « chvil a zaav », le chemin d’or du Rambam…

Je me suis pourtant vendue au côté obscur de la force et après avoir tenté l’immersion dans la philosophie et la théologie, écris une thèse sur le prophétisme à l’université de Bar-Ilan et avoir été Madriha d’un Oulpan Guiour (traduction : animatrice- accompagnatrice d’un programme d’intégration et de conversion) puis professeur de français et d’hébreu dans les meilleures comme dans les pires lycées du pays (de Blih’, la crème où il existe des enfants qui demandent à apprendre, à Pardess Katz, le bronx, où les mêmes enfants se jettent des chaises à la tête quand ils sont calmes…), j’ai viré ma cutie et après avoir fait un cour crochet dans un magazine de mode et people, je passe aujourd’hui mon temps à réfléchir au meilleur moyen d’écrire des slogans, bannières et landing page qui font vendre !

Dans un bureau, avec une chaise, vue sur la mer, deux écrans, un mazgan, une plante verte, une russe, une israélienne et un canadien. Je suis passée maître dans l’art de vous dire « cliquez ici maintenant » dans toutes les langues et virtuose du mensonge virtuel.
J’ai délaissé le social au profit du matériel, l’idéal pour le concret, c’est-à-dire le chiffre sur ma fiche de paye à la fin du mois. (ce qui pourtant, étrangement, ne m’a pas encore permis d’acheter la voiture, la maison, l’abonnement au country club et autres bricoles auxquelles j’aurais pensé pouvoir prétendre. Etonnant, j’ai, be kochi, assez pour remplir le frigo jusqu’à la fin du mois… comment se fait-ce ???

MAIS pourtant, Hertzel me regarde chaque matin. Je fais partie de cette masse de gens qui tentent d’arriver chaque matin à l’heure, malgré les retards réguliers du train, le froid, la chaleur, la pluie, le vent, les gens, les enfants, les heures, le sommeil, la fatigue… peu importe c’est la « sun valley » d’Israël. L’élite du pays travaille ici à ce qui est le rêve d’Israël d’aujourd’hui : la pointe de la pointe de la technologie, de l’industrie, du savoir, de la publicité. Le pouvoir ? Hum… plutôt un tas de cerveaux qui courent du matin au soir pour trouver, avancer, progresser, produire. Et Hertzel regarde tout cela du haut de son piédestal. Que pense-t-il ? Sommes-nous les haloutsim d’aujourd’hui ? Un clal qui œuvre en équipe pour le développement de la terre promise ?

Mon fils m’a dit « maman c’est Moché Rabénou, je veux habiter chez Moché Rabénou dans une maison avec un toit rouge ».
Moi aussi !!! Herzelia Pituah où habite le 1% de la High Israelian Society, dans une villa face à la mer, moi aussi chéri, même avec Moché Rabénou comme colloc si tu veux !!! « Si vous le voulez ça ne sera pas un rêve ».

Pour moi c’est plutôt les dessous du rêve. La réalité quoi. Grandir, avancer, souffrir… tout ça même quand on réalise ses rêves, même quand on se tient à son idéal, ça n’empêche pas celui-ci de retomber certains jours. De se poser des questions. De perdre son sens de l’humour et du discernement. Vieillir quoi. Paraît que ça arrive à tout le monde. Et être soudain bien plus matérialiste. Je veux de nouvelles chaussures à talons compensés chères et confortables comme les vraies israéliennes! Je veux emmener mon fils au Ehal A Tarbout voir Yuval A Meboulbal (au centre culturel voir Chantal Goya transgénique versus Mister Bean)! Je veux pouvoir donner la Tsedaka même au dixième Nahman qui viendra frapper à la porte !!!

MAIS ! Mais non ! Tu ne te souviens pas ! Toi, la mère de famille conforme qui galère avec ton kissouy roch sur la tête, tu t’étais juré de ne pas vieillir et que rien ne t’arrêterais ! « Société, tu m’auras pas ! No pasaran ! Carpe Diem !» Alors ? Résultat des courses ?

Pour vous dire la vérité c’est tout simplement que je ne crois plus en la littérature. Je ne crois plus au français. Ça doit être ça. Je me suis israéliannisée et j’aime ça. 

L’hébreu me repose la tête, ne s’embarrasse pas de mots superflus, ne tourne pas en rond


L’hébreu me repose la tête, ne s’embarrasse pas de mots superflus, ne tourne pas en rond et peut même être poétique !!! si si, mon chir a chirim du vendredi soir chanté par mon mari aux yeux bleus… et toutes les onomatopées qui remplacent des phrases entières comme le fameux « zé » et comprenne qui voudra, qui pourra… je dis « herzelia » quand je monte dans le bus et non plus « bonjour monsieur un ticket pour herzelia s’il vous plaît. Merci beaucoup vous êtes bien aimable », ouf, walla, yalla, dafka !

Je crois que je suis devenue, plus ou moins, « tah’less ». Ce qu’on pourrait traduire par « droit au but » ou « l’essentiel » ou « sans plus tourner autour du pot ».
En plus, c’est fini pour moi. Je suis déjà une vieille d’Israël. Quand on me voit on ne m’étiquette déjà plus comme une ola fraîchement débarquée, olé !… et quand je parle on hésite entre accent espagnol, argentin ou français, la gloire quoi. Et donc, moins de « hitlahavout », traduction « c’est retombé », je n’en suis plus à embrasser le sol, m’extasier devant les houmous et les surfeurs (encore que) ou chantonner du eyal golan sur la plage d’ashdod (encore que…). Non non, moi ça y est, j’en suis déjà à Chlomo Artzi, la keytana (centre aéré) pour les enfants au mois de Juillet et travailler pendant que mes parents touristes viennent investir ma 

J’ai déjà fait connaissance du minus à la banque et j’ai même déjà pris mon premier crédit à la banque pour rembourser le minus en question


maison. J’ai déjà fait connaissance du minus à la banque et j’ai même déjà pris mon premier crédit à la banque pour rembourser le minus en question qui est revenu aussitôt comme une adorable petite bête dont on ne peut plus se débarrasser ! Finie, vous dis-je, enterrée presque. Passés les années d’extases du haut de la colline de mon kibbouts perdu dans le nord du pays face aux paysages bibliques époustouflants, les cheveux au vent, le parfum humide des roses et narguileh… loin derrière moi l’année d’alya et de séminaire avec 30 autres jeunes oies plus ou moins blanches (faut pas croire) revenues aux sources et le cœur qui chavire ! cours de Torah, puissance de l’unité du peuple, pleurs sur les premières phrases d’hébreu balbutiés, chants de chabat, fleurs des champs, romantisme et techouva, prise de poid jouissive et collective, première colloc… fini tout ça.

Terminé aussi la chasse au célibataire, les heures d’angoisse à se sentir seule, les regards en coin, les dragues et les conversations douteuses, les virées de nuits, les débats à n’en plus finir autour d’on ne sait pas trop quoi. TIK TAK. Emballé, pesé. Fiançailles, mariage, houpa, premières années houleuses, construction du couple dans l’amour de la Torah, jeans au feu et foulard sur la tête. FINI. Même la grossesse, ça y est ! Premiers émois, premier ventre, première salle d’accouchement, première épidurale, premier baby blues ! Ça y est, vous dis-je, j’ai tout vécu, tout fini, tout connu. Je parle avec D.ieu maintenant ! Je l’insulte quand Il tarde à m’envoyer le bus à l’heure et je Le prie de trouver du travail à mon mari. C’est devenu mon meilleur ami ici. Mon meilleur piston avec ligne d’urgence directe. Il sait quand j’aime mon peuple et que tout me sourit, même le chomer à l’entrée, et Il sait quand j’ai envie de tout jeter à la gueule du monde et d’aller me promener nue sur la plage… Il sait tout

Et, moralité, j’ai beaucoup de mal à écrire à nouveau.
Apparemment que j’ai dû, avec tout ça de passé, apprendre à fermer ma gueule, à intérioriser, à penser en hébreu…
Et pourtant, pourtant ce site-là, Street israel m’éclate, me gratte, me tracasse : où suis-je ?qui suis-je que suis-je que peux-je que veux-je ???
Urg.
Recommencer à écrire.
A voir, à sentir, ressentir, crier, exister, partager, communiquer, vivre.
Et surtout que cela serve !
Vous dire combien j’aime cette vie !!! Combien j’aime ce pays !! Mais combien ! Malgré tant d’épreuves, de difficultés, de saloperies, de mensonges, de moches !!! Et ben je l’aime de tout mon corps et de tout mon cœur et de toute mon âme !
Du fond de mes tripes, ça monte et ça ne se calme pas !
Malgré huit ans passés ici, malgré mon mariage, ma vie tranquille (mais pas si tranquille que ça), ma émouna (foi), ma techouva (retour aux sources), mes problèmes de parnassa (fric !!!) et ben je l’aime toujours et j’ai envie de le dire.

de Fantômette

  • Ashera

    Je suis laïque, féministe et athée mais cette chronique m’a touchée car elle raconte simplement le désenchantement universel des femmes de ma génération (30-35 ans) quant aux discours idéologiques face à la dureté de la vie quotidienne, mais aussi la part d’enfance et donc d’émerveillement qui reste en elles…

  • Ashera

    Je suis laïque, féministe et athée mais cette chronique m’a touchée car elle raconte simplement le désenchantement universel des femmes de ma génération (30-35 ans) quant aux discours idéologiques face à la dureté de la vie quotidienne, mais aussi la part d’enfance et donc d’émerveillement qui reste en elles…